L’école, c’est pas ce que vous croyez


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L’école, c’est pas ce que vous croyez

Contrairement à ce que chantait France Gall, Charlemagne n’a pas « eu cette idée folle, un jour d’inventer l’école ». Cela étant, cette fameuse chanson — écrite par Robert Gall, son père — propose une critique de l’école tout à fait justifiée. L’école est effectivement une institution imposée par des puissants en vue de consolider leur domination, privant les enfants de la liberté dont ils devraient jouir au quotidien — ne leur laissant, « dans la vie, que les dimanches, les jeudis », leur donnant « beaucoup d’ennuis », et « que de, que de, travail, travail ». C’est donc à bon droit que nous pouvons avoir « cent griefs contre » ses inventeurs, contre ceux qui la perpétuent aujourd’hui, et contre le système de domination qu’ils perpétuent ainsi.

Comme le rappelle Thierry Pardo,

« depuis que l’humanité a conscience d’elle-même et des enjeux liés à ses moyens de subsistance, elle a cherché à transmettre aux plus jeunes l’expérience et les connaissances qu’elle jugeait utiles. Dans l’histoire des peuples, on trouve un grand nombre d’actes individuels et collectifs permettant à une culture de se survivre à elle-même. Les rituels de passage, les cérémonies et les traditions, mais aussi la participation aux travaux de la vie quotidienne constituent l’expérience éducative la plus répandue de cette histoire[1]. »
L’école (« Établissement dans lequel on donne un enseignement collectif », d’après la définition qu’en donne le CNRTL[2]) n’est pas l’éducation (« Art de former une personne, spécialement un enfant ou un adolescent, en développant ses qualités physiques, intellectuelles et morales, de façon à lui permettre d’affronter sa vie personnelle et sociale avec une personnalité suffisamment épanouie »), ni l’instruction (« Action d’instruire quelqu’un ; résultat de cette action », sachant qu’instruire, c’est « Former l’esprit, la personnalité de quelqu’un par une somme de connaissances liées à l’expérience, à la vie, aux événements »). L’école correspond à une institution qui se développe au sein de certains types de sociétés, structurées de manière hiérarchique. S’il a pu en exister des préformes, on la fait souvent remonter, en ce qui concerne l’Occident, à la Grèce et à la Rome antiques.

Si Charlemagne n’invente donc pas l’école, il réorganise cette institution relativement tombée en désuétude depuis l’effondrement de l’Empire romain. Et ce « dans un but pratique. Il a besoin d’un personnel compétent, pas nécessairement des grammairiens accomplis, mais au moins des lettrés, maîtrisant le droit, capables de tenir un poste dans l’administration, des missi aux officiers subalternes. Son grand projet d’empire chrétien repose sur l’existence d’un grand nombre de fonctionnaires, et la pénurie de sujets compétents est le principal obstacle à sa réalisation[3]. »

Durant le Moyen Âge, dans la chrétienté, l’école est confiée aux prêtres. Jusqu’à la Renaissance, l’école ne concerne qu’une très faible population, essentiellement issue de la noblesse et de la grande bourgeoisie. Avec le développement de l’imprimerie, au XVIe siècle, l’école se développe encore davantage, et notamment parce que l’alphabétisation est centrale dans la religion protestante, l’accès au texte apparaissant comme nécessaire à la connaissance de Dieu : chaque protestant doit pouvoir « lire le Livre ». C’est toujours à l’Église que l’État délègue la formation des enfants sous l’Ancien Régime.

C’est sans doute au XIXe siècle que l’école commence à prendre sa forme actuelle, sous le règne du grand émancipateur démocrate Napoléon Bonaparte, parfois présenté comme « le père fondateur de notre système éducatif[4] ». L’Empereur exprime très clairement les raisons qui l’inspirent :

« Il n’y aura pas d’État politique fixe s’il n’y a pas de corps enseignant avec des principes fixes. Tant qu’on n’apprendra pas dès l’enfance s’il faut être républicain ou monarchique, catholique ou irréligieux, etc., etc., l’État ne formera point une nation ; il reposera sur des bases incertaines et vagues ; il sera constamment exposé aux désordres et aux changements[5]. »
Et aussi :

« Mon but principal, dans l’établissement d’un corps enseignant, est d’avoir un moyen de diriger les opinions politiques et morales[6]. »
La loi Guizot — du nom du ministre de l’Instruction publique François Guizot de 1832 à 1834 — en date du 28 juin 1833 fait de l’enseignement primaire des garçons – du peuple – une affaire d’État. La généralisation des écoles normales d’instituteurs est décidée. Une inspection primaire d’État est instaurée.

Ledit ministre, François Guizot, énonce aussi très clairement le rôle de l’école :

« L’autorité souveraine peut diriger l’Instruction publique de deux manières : 1° par la voie et d’après les principes de l’administration ordinaire ; 2° en la confiant à un grand corps formé d’après certaines règles et soumis à un gouvernement spécial […]. Or l’administration de l’Instruction publique diffère essentiellement de tout le reste […]. Elle ne peut réussir qu’en inspirant un même esprit […]. Réunir tous les établissements publics en un grand corps soumis à la surveillance d’une autorité supérieure, placée au centre même du gouvernement ; donner à cette autorité tous les moyens de répandre et de distribuer convenablement l’instruction, de propager les bonnes doctrines religieuses, morales et politiques […]. Ce sont là les motifs qui commandent la formation d’un corps enseignant, comme l’unique moyen par lequel on puisse aujourd’hui donner à l’Instruction publique cette régularité, cette stabilité, cette confiance sans lesquelles les hommes qui s’y vouent ne procureraient point à l’État les avantages qu’il est en droit d’attendre de leurs travaux[7]. »
Parmi ces avantages, la prévention de toute sédition, en vue de contrôler la populace :

« Quand le gouvernement a pris soin de propager, à la faveur de l’éducation nationale, sous les rapports de la religion, de la morale, de la politique, les doctrines qui conviennent à sa nature et à sa direction, ces doctrines acquièrent bientôt une puissance contre laquelle viennent échouer les écarts de la liberté d’esprit et toutes les tentatives séditieuses[8]. »
La loi Falloux (1850), proclame que « L’enseignement est libre » tout en ajoutant que « La liberté d’enseignement s’exerce selon les conditions de capacité et de moralité déterminées par les lois, et sous la surveillance de l’État. Cette surveillance s’étend à tous les établissements d’éducation et d’enseignement, sans aucune exception. »

Par la suite, ce cher Jules Ferry, « père fondateur de l’école publique et laïque », ministre de l’Instruction publique sous la Troisième République, instaure, au travers de plusieurs lois, la gratuité de l’école (loi du 16 juin 1881), l’obligation de l’instruction primaire et la laïcisation de l’enseignement public (loi du 28 mars 1882). Dans un discours à la Chambre, en date du 26 juin 1879, il affirme :

« Quand nous parlons d’une action de l’État dans l’éducation, nous attribuons à l’État le seul rôle qu’il puisse avoir en matière d’enseignement et d’éducation : il s’en occupe pour maintenir une certaine morale d’État, certaines doctrines d’État qui sont nécessaires à sa conservation. »
Ainsi que James C. Scott le formule dans son Petit éloge de l’anarchisme :

« Une fois en place, l’État (nation) moderne a entrepris d’homogénéiser sa population et les pratiques vernaculaires du peuple, jugées déviantes. Presque partout, l’État a procédé à la fabrication d’une nation : la France s’est mise à créer des Français, l’Italie des Italiens, etc. »
Par ailleurs :

« Ces citoyens patriotiques étaient davantage fabriqués, au sein du système scolaire, grâce à la langue d’enseignement, la standardisation, les leçons implicites d’embrigadement, l’autorité et l’ordre que par le programme scolaire officiel. »
Nicolas Casaux



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