En défense du primitivisme


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En défense du primitivisme

Le primitivisme. On ne compte plus le nombre de fois où Deep Green Resistance y a été associée. Lire Pierre Madelin s’y mettre lui aussi dans une interview accordée au journal de gauche progressiste (nucléariste, scientiste, etc.) Marianne, est plus que décevant (Marianne qui publie ce jour un entretien avec Pierre Larrouturou à propos du « financement durable et massif de la transition écologique »).

Selon lui, les primitivistes ont tort d’estimer que « c’était vraiment mieux avant la révolution néolithique ». La récusation de l’idée selon laquelle « c’était mieux avant » est un classique du progressisme le plus éculé. Avant, la vie humaine était brutale, courte et horrible, on mourait d’un rhume à 20 ans, on ne dépassait pas les 30 ans, etc. Heureusement, il y a eu le Progrès. Mais on s’attendrait à ce que quelqu’un qui se réclame de l’écocentrisme ou du biocentrisme ne partage pas cette perspective. Il ne fait aucun doute, en effet, que du point de vue de toutes les espèces non-humaines, des bisons et des forêts, des lacs et des rivières, du monde naturel dans son ensemble, de nombreux peuples autochtones subsistant encore (les derniers Penans nomades de Bornéo, dont la situation dramatique nous est rapportée dans le documentaire « Des sarbacanes contre les Bulldozers », en visionnage libre sur le site d’Arte, par exemple), de descendants dépossédés, prolétarisés ou bidonvillisés de sociétés indigènes autrefois autonomes et autosuffisantes, ou encore de communautés actuellement en lutte contre différentes formes de spoliation, de destruction, avant, avant les mines, avant les plastiques, les perturbateurs endocriniens, les métaux lourds ultra-concentrés, les déchets nucléaires, la privatisation de la terre, l’agriculture, l’urbanisation, l’industrialisation, les drones, la télévision, la déforestation, la pêche industrielle, le réchauffement climatique, etc., c’était effectivement mieux. Vraiment mieux. Incomparablement mieux. Du point de vue des humains civilisés que nous sommes pour la plupart devenus, on peut comprendre que la question puisse sembler moins évidente — même si, pour nous, elle ne l’est pas moins. L’enfer inhumain et mortifère dans lequel nous sommes aujourd’hui englués, dont le seul horizon est une plongée toujours plus profonde dans la dystopie, une succession frénétique de désastres risquant, selon toute logique, d’aboutir à une catastrophe définitive dont nous ne sommes pas particulièrement désireux de connaître la teneur, nous le troquons sans aucune hésitation contre une vie (même plus brève !) au Paléolithique

Si le primitivisme existe, c’est bien qu’un certain nombre d’individus comprennent que notre présent est une calamité sans avenir et qu’il est préférable de renouer avec une vie, peut-être plus courte, mais plus digne et humaine, qui était celle de nos ancêtres, trop longtemps dénigrés, du Paléolithique. D’autre part, dénigrer des individus qui désirent renouer avec une société où l’usage de la pierre taillée serait préférable à l’usage du métal est typique de l’esprit colonial de la civilisation qui impose sa technologie à tous les peuples et qui ne supporte pas la moindre diversité culturelle. Le plus étonnant, c’est que Pierre reconnait lui-même dans son livre que « toutes les études anthropologiques dont nous disposons aujourd’hui sur les populations indigènes dont les modes de vie sont directement tributaires de la reproduction des cycles écologiques tendent à montrer que celles-ci habitent et aménagent leurs milieux sans les détruire. » N’est-ce pas, lorsqu’on se prétend écologiste, un point crucial ? La vie n’était-elle pas mieux lorsqu’on ne la détruisait pas ?

D’ailleurs, l’affirmation selon laquelle « les peuples du paléolithique se montraient notamment très hostiles à tout ce qui était au-delà des limites de leur groupe » est bien trop péremptoire et, en cela, et selon toute probabilité, fausse. De nombreux sites archéologiques témoignent en faveur d’une occupation complexe des territoires dans lesquels les groupes circulaient, se rencontraient et échangeaient : haltes de chasse, site d’habitats et sites plus importants qui témoignent de regroupements saisonniers pacifiques. Quel dommage d’être incapable de concevoir que les humains puissent aussi être heureux de se rencontrer, d’échanger, de discuter, de danser, d’autant plus dans un contexte où la densité démographique est faible. S’il est particulièrement difficile d’appréhender les sociétés du Paléolithique, et si l’observation des peuples autochtones actuels peut permettre de spéculer, d’avancer des hypothèses, il est plus que douteux de confondre les premiers avec les seconds. Les peuples actuels ont tous une histoire liée à — ou influencée par — l’agriculture, la domestication, l’extraction des métaux, la colonisation, l’État. Dans son livre, Pierre Madelin s’appuie sur les conclusions d’Alain Testart pour suggérer (contrairement ou avec bien moins de nuances que lui) que toutes les sociétés ont de tous temps été traversées par d’assez terribles rapports de domination (notamment des hommes sur les femmes : « les femmes qui […] ont de tout temps et dans presque toutes les sociétés été soumises à l’autorité quasi absolue de leur père ou de leur mari »). Ces affirmations sont également fausses. Les vestiges archéologiques ne plaident pas en faveur d’une naturalisation de la domination masculine, au contraire, il est bien possible que les sociétés genrées soient issues de certaines cultures spécifiques et non de toutes. L’observation des peuples autochtones contemporains témoigne surtout en faveur d’une importante diversité dans les cultures humaines et de l’importance des structures sociales dans la construction d’un individu. De telles affirmations ne sont donc qu’affabulations, sauf à occulter certaines données archéologiques et à prétendre à une sorte d’omniscience. (On soulignera au passage que certaines des principales propositions de Testart ont été réfutées par l’anthropologue québécois Bernard Arcand, par exemple dans son très bon texte intitulé « Il n’y a jamais eu de société de chasseurs-cueilleurs » ; on conseillera aussi, d’Arcand toujours, le livre Les Cuivas, dont le propos recoupe les sujets discutés ici).

Cela dit, si le primitivisme est évidemment critiquable dans la mesure où il idéalise les chasseurs-cueilleurs, les associant à une vie idyllique, paradisiaque, il est absurde de nier ce que l’histoire profonde de nos sociétés nous enseigne. Il est tout à fait possible de critiquer la civilisation, d’exposer les nuisances qui la constituent, sans pour autant idéaliser les peuples de chasseurs-cueilleurs et désirer un impossible retour dans le passé. L’un n’implique pas l’autre. Notre aptitude à penser n’a pas à se réduire à une telle binarité. Mais suivant cette logique binaire, Pierre considère que Deep Green Resistance (DGR) est une organisation primitiviste parce qu’elle critique la civilisation. S’il avait un peu creusé la question, il aurait vite réalisé que ce n’est pas le cas, que DGR est plutôt dénigrée par les primitivistes, aux USA, notamment parce que Derrick Jensen a déjà lui aussi formulé plusieurs critiques du primitivisme (à l’instar d’un Theodore Kaczynski, auteur lui aussi d’une intéressante critique du primitivisme publiée dans son recueil de textes intitulé L’Effondrement du système technologique [ou à lire ici, en anglais]) .

À cet égard, le livre de Pierre Madelin, Faut-il en finir avec la civilisation ?, aurait dû s’intituler Faut-il en finir avec le primitivisme ?, étant donné qu’il ne prend pas la peine de définir la civilisation, d’examiner ce qui la caractérise, son étymologie et ses usages historiques — il se permet pourtant de parler d’une « dialectique de la civilisation », sans qu’on sache, du coup, ce que cela pourrait bien signifier.

En outre, reprocher au primitivisme, dans la mesure où il espère que l’humanité retournera à un mode de vie idéalisé de chasseurs-cueilleurs, de nous plonger dans l’impuissance, de constituer une impasse, tout en affirmant que « la domination [est] quelque chose de consubstantiel à la nature humaine », « qu’il y a un goût pour la domination chez les êtres humains », revient à défendre le statu quo.

Aussi, dans son interview pour Marianne, même s’il ne l’écrit pas exactement ainsi, Pierre Madelin laisse entendre que le primitivisme (et Deep Green Resistance, par association) aurait pour objectif « de créer des espaces touristiques destinés aux loisirs des classes sociales aisées » — c’est évidemment absurde, et aux antipodes de ce que visent DGR (ceux qui ont lu le livre éponyme le savent bien) ou les primitivistes. Le problème du « colonialisme vert », mentionné par la journaliste de Marianne, n’est — et il paraît assez surréaliste de devoir le rappeler — en rien imputable aux primitivistes. L’éviction de populations autochtones de divers territoires afin de les transformer en réserves ou en parcs résulte de politiques colonialistes, capitalistes, s’inscrit dans la continuité et dans le cadre de la mission civilisatrice que dénoncent les primitivistes. Les en rendre responsables est à la fois un mensonge idiot et une inversion totale de réalité.

Choisir de taper sur le primitivisme, qui est relativement insignifiant en France et qui a le mérite, quoi qu’il en soit, de pointer du doigt un certain nombre des problèmes fondamentaux de notre temps (la dépossession, la technologie, la démesure, le mépris de la nature, l’aliénation, l’idéologie du Progrès, le capitalisme, l’État, etc.), plutôt que de s’attaquer à l’écologie médiatique, dominante, qui accapare tant d’attention, subjugue tant d’esprits, qui accompagne inexorablement le désastre en récupérant les inquiétudes et les colères et en les orientant vers de fausses solutions, est assez médiocre.

Un mouvement écologiste digne de ce nom gagnerait à être davantage composé de primitivistes, de luddites ou d’anarchistes naturiens que de progressistes.

Ana Minski & Nicolas Casaux



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