Démocratie directe, violence et technologie : un entretien avec Francis Dupuis-Déri


politique, écologie, civilisation

J’ai donc considéré qu’il était important de revenir à l’expérience des conseils ouvriers (les fameux soviets) et aux débats à leur sujet, à la fois pour démontrer que la démocratie directe peut aussi s’incarner dans les grands ensembles de production économique, soit les usines exploitant le prolétariat massifié, mais aussi et surtout pour rappeler que l’opposition entre l’agoraphilie et l’agoraphobie s’incarne aussi à l’extrême-gauche, et que les communistes étatistes sont agoraphobes, c’est-à-dire contre l’autogouvernement direct du peuple par le peuple pour le peuple. J’ai relu, par exemple, des textes de Lénine favorables à la planification étatique de l’économie et contre l’autogestion ouvrière, dans lesquels il exprime son agoraphobie très clairement et violemment. À l’inverse, j’ai aussi discuté des arguments pour l’autogestion, tels qu’ils étaient exprimés lors de périodes révolutionnaires en Russie, puis ensuite en Hongrie (1956) à l’époque soviétique, ainsi que dans des communautés paysannes pendant la révolution espagnole (1936–1939).

Est-ce que ces exemples nous aident à répondre avec précision à la question : « au-delà de quelle taille et densité une population humaine ne peut plus s’autogérer ? » Non. Et je ne crois pas qu’il puisse exister une réponse précise à cette question, puisque la réponse dépend de trop de variables : environnement naturel, ressources disponibles (pénurie ou surplus), moyens de production, moyens de communication (naturels, comme les rivières, ou artificiels), énergie, etc.

Évidemment, pour les anarchistes et les adeptes de la démocratie directe, la solution reste le fédéralisme ou le réseau, c’est-à-dire un mode de fonctionnement et de prises de décision où les plus petites unités restent autonomes et libres, même si elles peuvent s’associer volontairement à d’autres pour former une fédération, selon des intérêts communs. Le mandat impératif prime alors sur la représentation, pour les personnes déléguées qui sont révocables en tout temps (je consacre une courte section à ce thème, dans le livre).

Maintenant, est-ce désirable de privilégier l’autogestion industrielle et le fédéralisme de grands réseaux de production économique, considérant le processus accéléré de destruction de la planète ? Pour le dire en des mots plus crus : à quoi bon une centrale nucléaire autogérée ? Ou une mine de charbon autogérée ? À cela, deux réponses sans doute trop rapides. Premièrement, je considère toujours l’autogestion — démocratie directe ou anarchie — comme un système de processus de prise de décision plus juste et légitime. Deuxièmement, je reste conscient que ce régime ne s’incarne pas toujours dans des sociétés ou des communautés justes, ni que les décisions prises collectivement soient toujours justes d’un point de vue politique, économique, culturel ou moral. C’est le processus collectif qui est plus juste qu’un processus élitiste et autoritaire, mais pas nécessairement le résultat, soit la décision et ses conséquences.

Aujourd’hui, l’agoraphilie est très présente du côté des assemblées générales de sites occupés (Zones À Défendre), etc.. La démocratie directe est aussi le régime privilégié par l’écologie sociale du municipalisme libertaire, théorisé par Janet Biehl et Murray Bookchin. Cela dit, au sujet de la question de la taille, un autre anarcho-écologiste, John Clark, s’inquiète que l’assemblée générale citoyenne, centrale au municipalisme libertaire, soit de trop grande taille et qu’elle ait un effet d’homogénéisation qui effacerait la diversité propre à une communauté de la taille d’une municipalité. Sans nécessairement renoncer à l’assemblée citoyenne de la commune autonome, il propose donc qu’il y ait aussi des assemblées dans de plus petits ensembles, par exemple dans des lieux de travail, et aussi de conserver les groupes d’affinité où se retrouveraient des catégories d’individus partageant des désirs, besoins et intérêts spécifiques, par exemple des femmes, des personnes trans, des jeunes et des enfants, des musiciennes et musiciens, etc. Le système apparait alors — un peu — comme ce qui a été mis sur pied lors d’Occupy et de Nuit debout : une assemblée générale, mais aussi un ensemble de comités ou commissions regroupant les individus qui s’intéressent à tel ou tel sujet, qui s’organisent de manière autonome et qui participent aussi (ou non) à l’assemblée générale.

Bref, la question de la taille réapparait même dans des communautés de taille plutôt réduite, comme une simple municipalité ou une occupation d’une place dans un centre-ville. Car la question n’est pas seulement mathématique, à savoir le nombre d’individus ; il s’agit aussi d’une question de diversité, de pluralisme, un enjeu qui touche même des communautés comptant un nombre restreint d’individus. John Clark insiste aussi beaucoup sur l’importance, pour élargir notre imagination politique, de s’informer sur les expériences agoraphiles hors de l’Occident. Il prend pour exemple, autre autres, le mouvement paysan Sarvodaya (Welfare of All), en Inde, qui se structure avec des assemblées communales (gram sabhas), des conseils de village (panchayats) et un groupe de médiation qualifié de police ou d’armée de la paix (shanti sena), le tout dans une perspective écologiste

2. Penses-tu qu’il soit possible qu’une organisation sociale véritablement démocratique intègre des processus de formation de spécialistes en mesure de concevoir et gérer une centrale nucléaire (par exemple) ? Autrement dit, que penses-tu de la distinction de Lewis Mumford entre techniques démocratiques et techniques autoritaires, qui suggère que certains types de technologies requièrent nécessairement une organisation sociale hiérarchique, non démocratique, qu’ils ne pourraient pas être conçus par une organisation sociale véritablement démocratique ?

FDD. Cette question sur le nucléaire illustre malheureusement peut-être la futilité des questions auxquelles j’essaie de répondre. Je me préoccupe des questions de légitimité, de justice, de liberté (individuelle et collective), d’égalité et de solidarité. Est-ce que tout cela a encore un sens, après le développement de la « mégamachine », pour reprendre une expression de Lewis Mumford, soit l’industrie atomique civile et militaire ? Est-ce que tout cela aura encore un sens si les civilisations s’effondrent dans une ou deux générations, des causes de la pollution résultant de la surproduction et de la surconsommation, et donc de leur propre faute ? J’étais punk dans les années 1980, et je me reconnaissais dans le slogan « No Future », qui évoquait à la fois le désastre écologique et l’hiver nucléaire (nous étions en pleine « Guerre froide », ou « équilibre de la terreur »). Or ce slogan punk me semble aujourd’hui encore tout à fait approprié, sinon plus encore.

Mais si je mets de côté mon pessimisme ou mon fatalisme, pour répondre à ta question, voilà les réflexions qu’elle me suggère. Le politologue Robert Dahl discutait de cette question du nucléaire, dans Democracy and Its Critics (1989). Selon lui, l’exploitation de l’énergie nucléaire est sans doute l’activité humaine qui nécessite le plus haut niveau de spécialisation et d’expertise. Or, disait-il, la volonté et la décision politique de développer des réacteurs et des armes atomiques, et de les disposer ici plutôt que là, n’a rien à voir — ou si peu — avec l’expertise scientifique et technique. Il s’agit à chaque fois d’un choix politique. En ce sens, il peut être imposé par une élite politique ou discuté par la communauté elle-même, de manière autonome. Surtout, il est tout à fait légitime et juste, pour une communauté qui n’a pas de connaissance scientifique ou technique, de dire « Non ! » à un projet de centrale nucléaire ou de déploiement de missiles atomiques. L’expertise scientifique et technique ne devrait pas se traduire en monopole de la décision politique, et l’ignorance scientifique ou technique ne devrait pas priver les communautés humaines de prendre leurs propres décisions.

Je pense aussi à l’anarchiste Michel Bakounine, qui avait développé une réflexion intéressante sur l’éventualité d’instaurer un gouvernement de savants. D’un point de vue philosophique, voire métaphysique, Bakounine mettait en garde contre le caractère souvent abstrait de la science, en donnant l’exemple du naturaliste qui dissèque un lapin pour déterminer les caractéristiques générales des lapins, sans prendre en compte l’individualité ou la personnalité de tel ou tel lapin (en particulier, celui qui git éventré, sur sa table à dissection). De ce point de vue, Bakounine considérait l’art infiniment supérieur à la science. Quant à savoir s’il faut permettre aux savants de nous gouverner, car ils (ou elles, mais c’est plus rare) seraient plus éclairés que l’individu « moyen », Bakounine expliquait : premièrement, il ne faut pas accorder une confiance aveugle aux savants, car la science est en perpétuelle évolution et transformation et ce qui était vrai un jour peut être faux le lendemain ; ensuite, quiconque est en position d’autorité risque d’abuser de cette position et de céder à la corruption, y compris des savants que la soif du pouvoir pourrait détourner de la recherche de la vérité scientifique. Si Bakounine admet, évidemment, que certains individus ont des talents ou des compétences spécifiques, le peuple qui veut conserver sa liberté doit toujours pouvoir écouter librement le spécialiste et avoir la possibilité d’en consulter d’autres, et toujours avoir le droit de le critiquer et de ne pas écouter ses conseils. Si cela est vrai pour le nucléaire, c’est aussi vrai pour des spécialistes comme les cordonniers : on veut avoir leur conseil et bénéficier de leur expertise, mais on ne veut pas que le cordonnier nous oblige à porter tel ou tel soulier.

Pour revenir à Lewis Mumford, il précisait, dans sa discussion au sujet de la démocratie, que : « La vie, dans sa plénitude et son intégrité, ne se délègue pas. » Voilà sans doute une des plus belles définitions de la démocratie ou une des plus belles critiques de la délégation de pouvoir (le plus souvent, en fait, une simple usurpation). Voilà aussi pourquoi toute cette discussion sur l’énergie atomique, civile et militaire, est si désespérante : des chefs d’États, d’armées et d’entreprises, ont pris des décisions qui mettent à risque la vie, et cela pour des milliers d’années. Et on nous dit : « Les chefs sont encore nécessaires, car ils (parfois elles, mais c’est plus rare) sont les seuls à pouvoir nous sauver. » On se fout de nous, non ? Soyons sérieux : les chefs ont créé un monstre qu’ils ne contrôlent pas, ce qui leur importe peu car ils seront sans doute bien protégés quand ça va déraper, ou même morts. Et les États ne nous prémuniront pas contre des désastres majeurs, conséquence inévitable de la (mauvaise) gestion des réacteurs nucléaires, et surtout des déchets.

J’admets que des groupes d’affinité de quelques dizaines d’anarchistes autonomes ne peuvent sans doute pas gérer ce désastre à venir, mais je ne crois pas non plus que les États permettront d’éviter d’immenses désastres. Peut-être parviendront-ils à sauver les apparences dans les prochaines décennies, mais dans les prochains siècles ou millénaires ? Peu probable, voire impossible. De toute façon, les États seront-ils encore des États ?

En fait, il n’y a peut-être pas de solution politique à ce problème, dans la mesure où le désastre annoncé est inévitable, que le régime politique soit tyrannique ou démocratique, monarchique ou républicain. Si je voulais me laisser aller à de l’humour noir, je dirais que seul un régime théocratique pourra peut-être donner un sens à cette catastrophe atomique, qui entrainera une destruction immense de la vie, sur d’immenses territoires, et pour des milliers d’années. Voilà pourquoi je considère un peu absurde ou même futile cette question sur l’autorité ou la démocratie, quand on parle de pollution atomique.



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