Haïti,la dette originelle


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Haïti,la dette originelle

Nous sommes en 1825. Après deux décennies de négociations pour tenter de ramener, sous une forme ou une autre, l’ancienne colonie française de Saint-Domingue dans le giron de la métropole, Paris a compris qu’il allait devoir y renoncer. Pris entre le lobby des colons pressés de récupérer ses biens meubles, les esclaves et immeubles, et celui des commerçants prêts à repartir à zéro pour ne pas perdre le marché juteux de «la colonie la plus riche du monde», Charles X, tout juste installé sur le trône, tranche.

Dans une ordonnance en date du 17 avril 1825, il «concède» au jeune Etat son indépendance contre une indemnité de 150 millions de francs-or pour dédommager les anciens colons et l’assurance d’échanges commerciaux privilégiés en faveur de la France.

Les Haïtiens sont choqués. D’abord, ils sont indépendants de fait depuis le 1er janvier 1804, après avoir battu la puissante expédition Leclerc/Rochambeau venue rétablir l’esclavage dans la colonie. L’indépendance, ils l’ont déjà payée au prix de leur sang. Ensuite, la somme requise dépasse de loin la réalité financière du pays, ruiné par des années de guerre. Qu’à cela ne tienne ! Paris est prêt à aider le gouvernement haïtien à trouver en France un emprunt à des «conditions convenables». «Vous devriez même insister, écrit le ministre de la Marine, le comte de Chabrol, au porteur de l’ordonnance, pour qu’il ne s’adressât pour cet objet à aucun autre pays.»

Pour amener les Haïtiens à accepter «le pacte le plus généreux dont l’époque actuelle offre l’exemple», Charles X a des arguments de poids. Il fait escorter l’ordonnance par une armada de 14 bâtiments de guerre armés de 528 canons. En cas de refus, toujours selon le ministre de la Marine, Haïti sera «traité en ennemi par la France», dont l’escadre «est prête à établir le blocus le plus rigoureux devant les ports de l’île». A la tête d’un pays mis au ban des nations, sous pression entre autres de l’ex-métropole, et incapable de renouveler les efforts de guerre qui avaient mené à l’indépendance, le président haïtien Jean-Pierre Boyer signe.

Il est convenu de régler, en cinq annuités de 30 millions, l’indemnité doublée d’une remise de 50 % sur les droits de douane pour tout navire battant pavillon français. Cette somme de 150 millions de francs-or représente en fait l’équivalent d’une année de revenus de la colonie aux alentours de la Révolution, soit 15 % du budget annuel de la France. Un premier emprunt de 30 millions, remboursable en vingt-cinq ans, est ainsi souscrit sur la place de Paris, au taux de 6 % l’an. Après déduction des frais et primes, l’Etat haïtien n’en perçoit que 24 millions auxquels il fallait ajouter 6 autres millions de ses fonds propres pour honorer la première traite.

Il se met ainsi en place un jeu financier complexe que la jeune nation va traîner tel un boulet sur plus de cent vingt-cinq ans. Un exemple : sur la base du calcul des frais, primes, intérêts et capital, et d’un éventuel acquittement dans les temps, le premier emprunt seul s’élève à un montant effectif de 81 millions de francs-or. C’est ce que les historiens nomment «la double dette de l’indépendance» : celle envers l’Etat français pour indemniser les anciens colons et celle auprès des banquiers parisiens. Mais la situation économique du pays, après des années de guerre et un blocus, de fait, n’est plus celle de la florissante colonie d’il y a vingt ans. De plus, par crainte du retour des Français, ses dirigeants se sont lancés dans des constructions militaires d’envergure au détriment de la mise en place d’infrastructures de développement.

Le nouvel Etat a d’autant plus de difficulté à rembourser la dette que, au Havre, le cours du café, la principale source de revenus du pays, ne cesse de chuter. En cinq ans, il est passé de 140 à 85 francs les 100 livres. Pour y faire face, Boyer déclare «dette nationale» l’indemnité et crée, pour la payer, un impôt spécifique qui va peser tout particulièrement sur les masses paysannes. De même, il tente de réduire le train de vie de l’Etat, sans renoncer toutefois à la militarisation à outrance du pays. La raison ? Les menaces régulières de l’ex-métropole devant les difficultés d’Haïti à honorer à temps les traites et les demandes de renégociation du montant de l’indemnité. On est dans une impasse.

En 1838, les deux pays trouvent enfin un accord. Louis-Philippe Ier, moins intransigeant que Charles X, signe deux nouveaux traités avec l’ex-colonie française de Saint-Domingue. Par le premier, Sa Majesté le Roi «reconnaît» l’indépendance pleine et entière de la république d’Haïti. Le second revoit à la baisse le solde dû de l’indemnité, qui passe ainsi à 60 millions. Au total, l’indemnité aura été de 90 millions de francs-or, que les Haïtiens vont finir de payer en 1883. Pour y arriver, il a fallu mettre sur pied un système bancaire complexe au travers duquel la France aura contrôlé les finances du pays jusqu’à l’occupation étasunienne de 1915. En revanche, les divers emprunts et intérêts auprès des banques françaises, puis étasuniennes, pour régler la «dette de l’indépendance» ne seront définitivement soldés qu’en 1952.

De l’avis des historiens, le paiement de cette «double dette», sans en être la seule cause, aura pesé très lourd sur la situation catastrophique du pays. C’est, on imagine, ce à quoi pensait le président Sarkozy en se référant à Charles X et en parlant de responsabilité «au nom de la France». Bien sûr, la démarche de l’homme politique n’égalera jamais la générosité gratuite dont le peuple français a fait montre pendant le tremblement de terre du 12 janvier. On ose tout de même espérer que ce curieux exercice de «repentance» ne vise pas qu’à positionner la France sur le marché de la reconstruction d’Haïti qui s’ouvre le 31 mars prochain à New York.



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