Une histoire du « Peuple blanc » Entretien de Christiane Vollaire et Nell Painter (revue Chimère


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Une histoire du « Peuple blanc » Entretien de Christiane Vollaire et Nell Painter (revue Chimère

Historienne
Nell Painter est Professeure émérite d’Histoire américaine et ancienne responsable des études afro-américaines à l’Université de Princeton. Elle a publié en mars 2010 l’ouvrage The History of White People (W. W. Northon & Company). http://kpr.me/10cEvw 

*****
C.V. : Vous venez de publier The History of White People, votre septième livre, dont le titre (L’Histoire du peuple blanc) sonne étrangement.

2N. P. : Le titre est une provocation. Dans l’introduction, je pensais dire que le livre est l’histoire d’une construction des races blanches aux USA: l’histoire des Blancs est une autre chose. Je vois mon livre comme une généalogie, dans la ligne de Michel Foucault : en français, le sujet imposerait de distinguer la construction des idées de l’histoire effective des Blancs.

3C. V. : Cette histoire est-elle donc celle d’une fiction ?

4N. P. : C’est une histoire intellectuelle, ce n’est pas une histoire des actes. Ce n’est pas réel, mais ça produit du réel. Je ne veux pas perdre de vue la loi, la politique et la relation entre les idées, et des faits comme l’immigration : le fait de l’immigration des gens qui travaillent. Ce sont les travailleurs qui sont surtout sujets aux idées sur les races, qui sont « racialisés ». Dès le xixe siècle, les Irlandais catholiques sont racialisés comme race celtique, donc inférieure. Par opposition aux anglo-saxons, qui sont supposés être la race supérieure, les Irlandais sont pensés comme race inférieure. Aux USA, les Irlandais étant blancs, les hommes irlandais pouvaient voter, et c’était très important. Mais, comme blancs, ils étaient quand même considérés comme membres d’une race inférieure à la race saxonne.

5Il est difficile, pour les Américains d’aujourd’hui, de comprendre que tous les Blancs ne sont pas égaux : pour eux, la race blanche est unie et singulière. Mais, au xixe-xxe siècle, il y avait beaucoup de Blancs qui n’étaient pas considérés de même race, et donc pas égaux : les Saxons, les Juifs, les Nordiques, les Slaves, les Italiens, etc. Des formes d’égalité ne se sont établies que progressivement, par une série d’élargissements successifs. Des événements comme la Guerre civile (guerre de Sécession) ont été importants.

6Les Irlandais par exemple, au xixe siècle, étaient considérés comme blancs, mais de race inférieure (la race celtique). Alors qu’au xxe, ils étaient considérés comme des Européens du Nord-Ouest – des « Nordiques » – et c’était supposé être la race supérieure. Quelquefois les Irlandais catholiques étaient inclus dans le groupe (présumé) supérieur des Anglo-Saxons ou WASPs (White Anglo-Saxon Protestants). Quoique beaucoup d’Irlando-américains aient vivement rappelé avoir été stigmatisés comme inférieurs, leur stigmatisation avait été largement oubliée au milieu du xxe siècle.

7Ernest Renan en France, ou Matthew Arnold en Angleterre, ont été des héros de la valorisation des Celtes au xixe siècle, mais ils étaient minoritaires : c’est seulement le xxe siècle qui a revalorisé les Western-Nordistes.

8C. V. : Vous présentez le concept d’Aryen comme intrinsèquement porteur d’une confusion entre langue, géographie et race.

9N. P. : L’idée d’Indo-européen, créée au xixe siècle, est devenue une catégorie raciale au tournant du xxe siècle. Le mot est popularisé par le français Gobineau, qui a écrit en 1853-1855 les deux volumes de l’Essai sur l’inégalité des races humaines, dont la publication a été plus ou moins un échec. Il a été redécouvert, et traduit en anglais en 1915 : c’est là que ses idées ont gagné une popularité fulgurante. L’idée raciale des Aryens est alors entrée en Angleterre, en France et en Allemagne.

10C. V. : Peut-on dire que l’idée de race, telle qu’elle s’est développée depuis le tournant du xixe siècle, ait pris naissance en Allemagne avec Blumenbach ?

11N. P. : Elle s’est étendue en France, en Angleterre, aux USA ; mais on peut dire que la racine de ces idées est en Allemagne. L’idée de taxinomie, au xviiie siècle, définit la science au plus haut degré. À ce moment-là, les Allemands étaient au sommet de la science en général, et ils ont voulu, à partir d’une légitimation par la taxinomie, créer une science des races : c’était une autre voie de supériorité.

12Les Allemands du Nord étaient moins civilisés (moins raffinés, moins éduqués) que les Allemands du Sud, les Autrichiens ou les Français. La différence entre les Allemands et les Français est très présente dans ce livre. On mentionnait la virilité des Allemands, mais les Français étaient vus clairement comme plus civilisés qu’eux. Mais les Allemands se vantaient de leur intelligence dans des grands textes.

13C. V. : Vous mentionnez, dans votre livre, le rôle joué par Mme de Staël au xixe siècle, pour établir un pont avec la culture allemande.

14N. P. : Je me suis demandé quel est le rapport entre les idées allemandes, et les idées anglo-saxonnes ou américaines, surtout à une époque où la langue allemande demeurait hors de la formation américaine. La clef était De l’Allemagne, de Germaine de Staël. Elle a influencé d’abord Carlyle en Angleterre, puis son ami Emerson en Amérique. Mme de Staël a traduit des idées que les anglophones trouvaient très difficiles. Par exemple, les idées sur le naturalisme. Les idées philosophiques d ‘Emerson sont venues de ses traductions : il a été influencé par Mme de Staël, et par Carlyle, qui était très germanophile.

15Les idées de Kant sur la religion, ou sur la nature, sont pour Emerson ce qu’ i l a pu en comprendre grâce à Mme de Staël. Et le Transcendantalisme d’Emerson a été très important dans la Renaissance américaine du milieu du xixe.

16C. V. : Une part centrale de votre ouvrage est consacrée à cette figure d’Emerson, et vous insistez sur un point paradoxal : son anti-esclavagisme, pour lequel il est connu, n’est pas du tout corrélatif d’un anti-racisme.

17N. P. : Pour Emerson, l’esclavage est un crime contre la civilisation, c’est-à-dire, contre la civilisation des hommes blancs. Emerson ne s’intéressait guère aux Noirs : pour lui, les classes laborieuses (noires en particulier) font partie de ce qu’il appelle « le guano ». Il écrit dans son Journal en 1851: « The absence of moral feeling in the white-man is the very calamity I deplore. […] The captivity of a thousand negroes is nothing to me [1]
[1]
« La catastrophe que je déplore, c’est l’absence de sens moral…. »

18L’esclavage est un crime, un délit, quelque chose de très mauvais de la part des Blancs. Jefferson aussi était contre l’esclavage dans cet esprit : parce qu’il nourrit le caractère des Blancs propriétaires d’esclaves (ce qu’il était du reste lui-même). Mais peu importe le sort des Noirs : ce sont des travailleurs de nature. Dans un autre texte, Emerson dit que la race noire est une race d’esclaves. Pour lui, il vaut mieux tout simplement rendre les Noirs invisibles (les faire disparaître de la vue), mais leur sort ne l’intéresse pas beaucoup. Le point important est de libérer les Blancs de l’esclavage comme culpabilité.

19C. V. : Comment concilier ce point de vue avec l’affirmation de l’universalisme ?

20N. P. : Les anti-esclavagistes avaient beaucoup d’idées différentes. Certains voyaient les Noirs comme des citoyens, mais la plupart ne s’intéressaient pas beaucoup à ce qu’étaient les Noirs, ou à leur sort : le plus important était le futur des Blancs aux USA comme nation de liberté. Une chose qui m’a frappée dans mes recherches, c’est que les Américains n’ont commencé que très tard à voir les Noirs comme américains.

21Je présente dans le livre la couverture d’une brochure de 1938 intitulée Americans all, immigrants all, supposée valoriser la diversité du peuplement américain au moment du New Deal. Les Noirs n’y figurent qu’en tout petit, dans le coin en bas à gauche, réduits au standard sudiste du coton et du Mississipi. Ce sont des esclaves sudistes, tout petits dans le coin, tandis que les Puritains sont représentés en très grand.

22C. V. : Peut-on parler d’une politique d’intégration ?

23N. P. : C’est une idée très difficile pour les Américains de cette époque. Même dans les années 1950 - 1960 - 1970, il s’agissait plutôt d’une dé-ségrégation. Très peu de gens en étaient préoccupés, et le pays se représentait à lui-même comme peuplé de quelques Noirs dans une marée de Blancs. C’est ce que je vois dans cette image avec les tout petits Noirs dans le coin : une volonté qui se limite à la dé-ségrégation.
24Même maintenant, c’est difficile d’imaginer l’intégration. Ça réussit plutôt dans les classes supérieures, mais c’est difficile dans les classes moyennes et dans la classe ouvrière. Parce que là, les questions de compétition pour les salaires et le travail sont aiguës.

25J’arrive de Martha’s Vineyard [2]
[2]
Île au large de la côte Est, connue comme lieu de villégiature…, où j’étais invitée : c’est « l’élite », et tout le monde est content ensemble. On y va depuis la côte du Massachusetts, par navette ou par avion. Nos hôtes étaient professeurs à Harvard, et leur voisinage compte beaucoup de professeurs, d’artistes. De l’autre côté de l’île, ce sont les riches. C’est essentiellement un lieu de vacances, et ce sont les vacances des classes aisées. En ce moment, le Président y est. Et quand Clinton était président, il y allait aussi en villégiature. Là, c’est mixte : on voit Noirs et Blancs se côtoyer, et tout le monde est très content parce que tout le monde est très gentil. Mais maintenant, il faut des millions de dollars pour y acheter une toute petite maison.

26Et cependant, dans le monde des classes moyennes, les Noirs, même bien éduqués, demeurent systématiquement présumés coupables : tout n’est pas facile et heureux ! Dans les classes laborieuses, on voit des mariages entre Blancs et Noirs ; mais, quand se pose la question de la compétition, c’est toujours difficile. C’est dans les classes où la compétition est voilée, que les gens peuvent être ainsi ensemble.

27C. V. : Vous montrez, dans votre livre, la confusion, autour du fantasme de la race, entre les dimensions esthétiques, scientifiques et politiques.


N. P. : Ces confusions se cristallisent dans la question du genre masculin/féminin. L’idée de la beauté de la race caucasienne (créée par Blumenbach au xviiie siècle) est fondée sur la féminité de l’esclave blanche, de l’odalisque. Mais, pour Emerson, il faut transformer cette beauté féminine en masculinité, et produire la beauté des Blancs saxons : pour lui, le concept de Blanc est trop large, il faut le réduire au concept de Saxon. Et là, il faut retrouver une beauté masculine : c’est l’époque de la colonisation, de l’Empire nord-européen.

Mais l’idée de la beauté, ce qu’on voit de la personne, ce sont toujours au fond des catégories raciales. Qu’est-ce qu’on voit ? Le nez, les yeux, les lèvres, la stature, la couleur des cheveux, tout ça se voit.
Quand on voit, on ne voit pas l’histoire de la personne, on voit seulement son image. Et l’on ignore ce qu’il y a derrière.

L’identification entre Blanc et Caucasien est venue de Blumenbach, qui en a écrit le texte. Mais Winckelmann était antérieur à Blumenbach, et il a influencé Goethe sur l’idée de la beauté des Grecs anciens, comme beauté parfaite, dure et blanche. L’idée de la beauté parfaite des Grecs anciens est une idée allemande, qui s’est répandue au xxe en Europe. Pour les Allemands du xixe, il y avait un lien entre eux et les Grecs anciens, par la beauté.

C. V. : Est-ce à dire qu’il y a, dans l’idée même de beauté, un ferment de domination ?

N. P. : C’est chez Emerson qu’il faut en trouver l’idée : il est l’auteur le plus important, comme écrivain et comme penseur. Pour Emerson, l’origine est dans l’histoire des Vikings, qui sont pour lui les ancêtres des Saxons : c’est un peu compliqué, et non vertical, mais pour lui ça marchait…

Emerson n’est pas un homme de science : pour lui, l’histoire est plus importante que la science ; mais c’est une histoire « vraie », et donc au final scientifiquement crédible. La beauté comme catégorie scientifique, quand on l’examine de près, ça n’a pas de sens. C’est l’idée de race qui lui donne une orientation : une idée qui permet de distinguer les gens les uns des autres, pour créer et renforcer les différences. Et ça donne, dans la société américaine, l’idée de race comme moyen de discrimination entre les gens. Pas mal de Blancs, comme de Noirs, pensent qu’il y a des différences permanentes et fondamentales entre les personnes, leur histoire, leur nation, ce qu’ils pensent. Et ils préfèrent distinguer par la race, que par la richesse ou par la classe.

C. V. : Quel est l’intérêt de produire préférentiellement ce type de distinction ?

N. P. : Produire et reproduire : pour nous aussi, la race fonctionne par proximité de classe. C’est plus facile aux États-Unis de parler de race que de classe : tous les Américains pensent qu’ils sont de classe moyenne. C’est plus simple que Marx : c’est fondé sur l’esclavage, et l’esclavage est un esclavage racial, pour lequel Blanc signifie libre, et Noir signifie esclave.
Si un Blanc n’est pas de classe moyenne, il faut utiliser l’adjectif poor, pour dire poor-white (Blanc pauvre). Pour un Noir, c’est s’il est de classe moyenne qu’il faut utiliser l’adjectif middle-class pour signifier qu’il ne s’agit pas d’un type pauvre. Sans l’adjectif, il va sans dire que c’est le contraire.

Il y a un chapitre dans mon livre que je crois très important, et dont personne n’a parlé, c’est sur le troisième élargissement des Blancs américains : la politique de New Deal dans les années trente, la politique de la deuxième guerre mondiale et la politique de la Federal Housing Administration. La politique de Housing (politique du logement) est très ségréguée, même maintenant : c’est la politique de financement des Financing mortgages, qui fixait l’hypothèque à trente ans dans les années 1950 - 60 - 70. Cette politique d’emprunt a séparé les Noirs cantonnés à l’intérieur des villes, et les Blancs auxquels étaient réservées les banlieues : c’était légal de discriminer par le logement.

Pour le troisième élargissement, l’important a été le rôle de la politique fédérale. La ségrégation entre villes et banlieues n’est pas naturelle, c’est le fait de la politique de l’emprunt pour acheter des maisons, basée sur la discrimination. Et cette politique est toujours invisible : on ne voit pas que la politique de Housing était discriminatoire. Les Blancs pensent qu’ils ont travaillé très dur, qu’ils ont fait des efforts, et que les Noirs n’ont pas d’ambition.

Après 1968, il y a eu une loi fédérale : Fair Housing Act. Mais auparavant, c’était tout à fait légal de refuser l’installation aux familles noires : ça a été le cas pour ma famille en Californie. Tout ça est toujours très important, parce que le fondement du Family Wealth (les finances familiales) aux USA, c’est la maison. Et c’est très inférieur pour les familles noires, par rapport aux familles blanches. Le logement est fondamental pour stigmatiser les différences de race, corrélativement aux différences de richesse, entre les familles. Avant 1968, c’est sur des critères raciaux qu’on refusait aux gens d’emprunter pour acheter des maisons.

Être blanc voulait dire avoir le droit d’acheter une maison n’importe où : les Noirs ne pouvaient acheter que dans les villes, parce qu’ils étaient moins riches, ils n’avaient pas accès aux emprunts de trente ans. C’était plus difficile d’avoir l’argent pour acheter, parce qu’on empruntait : les conditions de l’emprunt sont très importantes. Personne n’achetait à la campagne : maintenant, acheter à la campagne, c’est pour la maison de vacances.



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