Islamo-gauchisme, histoire d’un glissement sémantique Par Corinne Torrekens


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Islamo-gauchisme, histoire d’un glissement sémantique Par Corinne Torrekens

Face au tollé déclenché par la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche Frédérique Vidal annonçant son intention de demander une enquête sur « l’#islamo-gauchisme » à l’université, le CNRS a rappelé dans un communiqué que ce terme ne correspondait à aucune réalité scientifique. S’il reste difficile de remonter à l’origine exacte de l’expression, il semble que la lecture tronquée d’un texte publié par le leader d’un mouvement trotskiste anglais en constitue la première étape. Une seconde étape a été l’apparition de glissements sémantiques qui, d’une part, font des musulmans le nouveau prolétariat et, d’autre part, associent toute structure en lien avec l’islam à de l’islamisme.

"Le prolétariat et le prophète", publié en 1994 par Chris Harman, leadeur du SWP (Socialist Workers Party[1], mouvement trotskiste au Royaume-Uni), est souvent considéré par les pourfendeur·se·s de l’islamo-gauchisme comme la preuve manifeste de la « complaisance » d’une partie de la gauche radicale avec le projet islamiste[2].


Dans son livre Un racisme imaginaire (2017) Pascal Bruckner considère ainsi qu’Harman « prône une alliance entre militants de gauche et associations musulmanes radicales qu’on aurait tort, selon lui, de qualifier de rétrogrades ». Or, si on prend le temps de lire ce texte d’environ quatre-vingts pages, on décèle une position beaucoup plus nuancée, une accumulation d’affirmations simplistes au sujet de la nature intrinsèque de l’islam et une analyse assez fine de la multiplicité des positionnements des mouvements issus de l’islam politique en Iran, au Soudan ou en Égypte.

Harman considère que la gauche n’a pas su réagir à l’émergence de l’islam politique. Selon lui, deux positions auraient alors vu le jour à gauche. La première a perçu dans ces mouvements une évolution contemporaine du fascisme alors que la deuxième les a définis comme une réaction progressiste et anti-impérialiste de la part des dominé·e·s. Harman renvoie dos à dos ces deux analyses : la première a conduit des mouvements de gauche à soutenir des régimes autoritaires ; la seconde a donné lieu à une coupable absence de critiques sur le plan idéologique entre la gauche et les forces de l’islam politique.

Harman montre ensuite que les mouvements islamistes ont souvent divergé sur les stratégies politiques à adopter (notamment sur l’usage de la violence politique) et qu’ils ont pu, selon le contexte, soit canaliser le mécontentement populaire et en tirer profit, soit se satisfaire d’une attitude complaisante avec les régimes autoritaires en n’obtenant que des transformations à la marge (en particulier par rapport à la structuration des classes sociales).

Selon Bruckner, Harman conclut que « là où les islamistes sont dans l’opposition, notre règle de conduite doit être : “Avec les islamistes quelquefois, avec l’État jamais” ». Or, le leadeur politique affirme d’abord que les socialistes ne peuvent pas soutenir les régimes autoritaires face aux islamistes au nom de la défense des valeurs séculières parce que ce choix permet à ces derniers de classer facilement la gauche parmi les « infidèles » et les concessions faites par les régimes autoritaires à l’égard des valeurs séculières sont extrêmement limitées. Dans le paragraphe suivant, il déclare que les socialistes ne peuvent pas non plus soutenir les islamistes, car cela remplacerait une forme d’oppression par une autre et abandonnerait les minorités ethniques et sexuelles à leur sort. Harman stipule clairement que les islamistes « are not our allies », mais que la gauche peut profiter des contradictions propres au champ complexe de l’islam politique pour questionner l’allégeance de ses membres à ce projet.

En conclusion, s’il existe, pour Harman, des enjeux où la gauche et les islamistes seront du même côté, « nous continuerons à être en désaccord avec les islamistes sur des questions de base. Nous sommes pour le droit de critiquer la religion tout comme pour le droit de la pratiquer […] Et cela signifie que tout comme nous défendrons les islamistes face à l’État, nous serons également impliqués dans la défense des femmes, des gays, des Berbères et des Coptes contre certains islamistes. Quand nous nous trouvons du même côté que les islamistes, une partie de notre boulot consiste à débattre fermement avec eux afin de les challenger. » Faire du texte de Harman la Bible d’une soi-disant alliance stratégique entre la gauche et l’islam politique revient donc au mieux à en livrer une lecture tronquée, pour ne pas dire malhonnête.

De l’islamisme à l’islam
Au sein de l’espace francophone, Pierre-André Taguieff contribue à diffuser l’expression islamo-gauchisme via le livre La Nouvelle Judéophobie, publié en 2002 afin de soutenir la candidature de Chevènement à l’élection présidentielle française. L’historien condamne la nouvelle configuration tiers-mondiste qui se mobilise aux côtés de divers courants islamistes, notamment dans les mobilisations propalestiniennes. Cet usage du terme témoigne du même travestissement que la lecture d’Harman par Bruckner : une coalition situationnelle entre la gauche et certains mouvements islamistes dans le cadre complexe du conflit israélo-palestinien ne signifie pas un blanc-seing idéologique de la première aux seconds, en particulier par rapport à la violence politique. Cependant, il est bien question pour Taguieff d’une alliance stratégique entre la gauche et les islamistes, une extrapolation qui pose question au vu de la multiplicité des mouvements et individus rassemblés sous les termes de « gauche » et d’« islamisme » et de l’étendue de leurs divergences idéologiques et pragmatiques.

Nombre d’utilisateurs réguliers de l’expression islamo-gauchiste vont un pas plus loin et incriminent non seulement la prétendue complaisance de la gauche avec les mouvements islamistes, mais aussi avec l’ensemble des musulman·e·s. Dans la prolongation de sa critique de Harman, Pascal Bruckner écrit ainsi que « l’ironie de cette analyse tient tout entière dans sa disproportion : elle provient d’une secte microscopique, issue d’une dissidence d’un mouvement communiste à l’agonie, et qui juge opportun ou non de s’allier à une religion forte d’un milliard et demi d’hommes ». Alors que Harman n’évoque que les mouvements islamistes dans son texte, Bruckner y voit une alliance avec l’islam en tant que civilisation et deuxième religion mondiale.

On retrouve le même glissement sémantique chez Alexandre Del Valle et Emmanuel Razavi[3], qui écrivent que l’« expression islamo-gauchiste », bien qu’étant fortement polémique, n’en désigne par moins un phénomène palpable, celui d’une alliance entre des forces islamistes subversives et des intellectuels, journalistes, militants ou responsables politiques venus de la gauche radicale qui refusent de dénoncer l’islamisme sous prétexte de ne pas « stigmatiser l’islam ». La figure des musulman·e·s (non plus uniquement celle de l’islamisme) serait devenue un « prolétariat de substitution à magnifier » et l’islam une « religion d’opprimés minoritaires ».

Selon ces auteurs, « cette nouvelle vulgate n’est que l’aggiornamento de notre cécité de tiers-mondistes newlook qui ânonnent que le fondamentalisme islamiste est une réaction au colonialisme. Pourtant, le monde arabo-musulman n’est pas le seul à avoir été colonisé par la France. Il y eut également l’Indochine et des pays d’Afrique noire comme le Congo Brazzaville. Or, aucune de ces populations n’a généré de terrorisme massif et encore moins des barbaries du type de celles perpétrées par le groupe État islamique. » Autrement dit, l’islamisme atteste d’un problème avec l’islam en tant que tel.

En conclusion, ces deux ouvrages articulent une double idée. D’une part, on ne pourrait pas (plus) stigmatiser l’islam (alors qu’une très large part du débat public est, depuis près de trente ans, consacrée à son intégrabilité aux valeurs européennes). D’autre part, si les « islamo-gauchistes » refusent de rabattre l’islam sur l’islamisme, c’est parce qu’iels soutiennent ce dernier, qui plus est dans ses plus viles manifestations.

Le péché originel : l’islamophobie
Si le contexte international plombé par la réactivation violente du conflit israélo-palestinien et l’émergence du terrorisme islamiste incarné par les attentats du 11 septembre 2001 ont favorisé la diffusion de la thèse d’une collusion entre la gauche et l’islam politique, il paraît évident que « le fond de l’affaire était en réalité la mention de l’islamophobie parmi les racismes à combattre ». C’est exactement ce que démontre encore une fois Pascal Bruckner lorsqu’il affirme qu’« il existe assez de racismes véritables pour que l’on n’en invente pas d’imaginaires. Depuis trente-cinq ans, le terme d’“islamophobie” anéantit toute parole critique envers l’islam. » Il ne fait là que reprendre une vieille antienne qui vise à disqualifier la notion d’islamophobie parce qu’elle aurait été inventée par les mollahs iraniens pour faire taire toute critique de la religion, ce qui est évidemment faux, mais a été répété par plus d’un·e « intellectuel·le ». D’ailleurs, Harman lui-même s’affirme en faveur de la critique de la religion.

De fait, l’extension de l’usage du terme d’islamophobie se déroule notamment dans la foulée des polémiques sur le port du foulard. En effet, le principal argument mobilisé a longtemps été celui de l’oppression des femmes par leurs coreligionnaires masculins. Toutefois, à partir du moment où de nombreuses recherches scientifiques ont montré que les femmes portant un foulard l’avaient très majoritairement fait de leur plein gré (et parfois contre l’avis de leur famille), l’argumentation a basculé. Depuis, les femmes musulmanes qui portent un foulard apparaissent au mieux comme endoctrinées et instrumentalisées par les islamistes, au pire comme des fers de lance de l’islamisation rampante de nos sociétés.

Dans les usages actuels du terme islamo-gauchiste, on observe qu’après être passé du soi-disant soutien de la gauche à l’islam politique puis à l’islam et aux musulman·e·s dans leur ensemble en tant que nouvelle classe populaire, l’argumentaire reprend le chemin inverse. Autrement dit, tout ce qui est islamique (et donc fait en référence à l’islam) devient de l’islam politique. La notion d’islamo-gauchisme permet d’englober sous le couvercle de l’islamisme à peu près n’importe quel courant culturel, politique ou religieux se réclamant de l’islam et de les confondre dans une même stigmatisation, comme en témoigne l’ouvrage dirigé par Bernard Rougier dans lequel la démonstration scientifique cède le pas à l’affirmation péremptoire.

Si, pour la plupart des pourfendeur·se·s de l’islamo-gauchiste, le foulard n’a rien à voir avec la liberté de manifester sa pratique religieuse, mais relève d’un agenda islamiste, ce « cadre d’analyse » est désormais appliqué à ceux qui militent contre l’islamophobie ou qui utilisent le lexique décolonial[4]. Nombre de militant·e·s islamistes auraient dissimulé leur agenda sous les atours de l’antiracisme et les autres leur serviraient « d’idiot·e·s utiles », une expression répétée à l’envi et d’autant plus intéressante à analyser qu’elle désignait déjà dans les années 1950 les « compagnons de route » du Parti communiste français.

Comme le signale Nicolas Lebourg, « menace extérieure, subversion intérieure : les schémas de la dénonciation anticommuniste étaient redéployés sur l’islam et les immigrés ». Et comme le rappelle Schlomo Sand, « dans les années 1930, en France comme dans d’autres pays d’Europe, les communistes et diverses personnalités de la gauche radicale étaient fréquemment qualifiés de “judéo-bolcheviks” ». Le terme « islamo-gauchisme » recèle à la fois d’anciennes techniques de disqualification politique et intellectuelle et tous les ingrédients du complot mondial (« peu nombreux, mais puissants »,« agissant en réseau », « dissimulant un agenda caché », « disposant de relais médiatiques et politiques », « dans le but inavoué de menacer les États-nations européens », etc.).

D’ailleurs, les promoteur·trice·s de la thèse de l’islamo-gauchisme, parangons du déclin de l’ordre démocratique infligé par l’islamisme, ne rechignent pas devant les techniques de diffamation et de délation [5]. Gageons que, désormais, celles et ceux qui s’échineront encore à considérer ce néologisme comme une catégorie analytique auront en tête son origine et ses soubassements discursifs.



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