Emmanuel Todd : «Le protectionnisme oppose des populistes lucides à un establishment aveugle»


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Le texte complet:

« Je suis au bord de la dépression nerveuse », nous avait prévenus Emmanuel Todd avec le mélange d’ironie et de sérieux qui le caractérise.
L’entretien qu’il a accordé au Figaro Magazine ressemble à une thérapie de choc pour l’auteur d’Où en sommes-nous ? (Seuil).
Il s’est livré sans éluder aucun sujet. Protectionnisme, Donald Trump, Europe, Macron, immigration : l’historien et démographe dénonce le conformisme des élites enfermées, selon lui, dans leur dogme libre- échangiste.
Il voit dans la montée des « populismes » un regain démocratique des peuples.


FIGARO : Avec ses récentes mesures protectionnistes, Donald Trump est-il en train de déclencher une guerre commerciale ?

TODD: Il faut d’abord s’entendre sur l’expression « guerre commerciale » !
Car en réalité, nous sommes déjà en guerre commerciale. Notre libre-échange, avec la tension structurelle sur la demande, c’est déjà de la guerre commerciale.
Donald Trump ne fait qu’inverser les règles du jeu à l’intérieur de cette situation de guerre. Il faut arrêter de faire comme si tout cela n’était pas sérieux seulement parce qu’il s’agit de Trump et que la couleur de ses cheveux ne nous plaît pas ou qu’il n’est pas populaire auprès des acteurs milliardaires de Hollywood...
La question est de savoir ce que tout cela signifie sur le plan historique.
Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis avaient imposé au monde le libre-échange, avec, au départ, cette mesure généreuse qui consistait à ouvrir leur marché aux pays en reconstruction, à l’Europe et au Japon.
Ils ont posé ainsi les bases de la triade, qui a permis de résister au communisme.
Mais après la chute du mur de Berlin, la Chine et son 1,38 milliard d’habitants sont entrés par étapes dans le jeu du libre-échange.
Les Etats-Unis ont alors vu leur déficit commercial passer hors de contrôle : 65 % de ce déficit est aujourd’hui dû aux échanges avec la Chine !
Mais les économistes du monde entier, et de tous bords, y compris à gauche, ont développé une espèce de foi du charbonnier dans le libre-échange !
Celui-ci est devenu pour eux un horizon indépassable, une sorte de religion.
Pourtant, plusieurs études ont montré que depuis 1999 le taux de mortalité des Américains blancs a cessé de baisser pour remonter de façon significative, particulièrement dans les comtés dont l’industrie a été touchée par l’entrée de la Chine dans l’OMC.
Ce retournement concerne évidemment les classes populaires qui ont voté Trump.
Ce dernier n’était d’ailleurs pas le seul à porter un programme protectionniste : Bernie Sanders aussi, plutôt représentatif, lui, des jeunes diplômés endettés.
En réalité, il y a un basculement de l’opinion américaine en faveur du protec‐ tionnisme.

FIGARO : C’est assez inattendu de la part d’un pays traditionnellement libre-échangiste...

TOOD: Oui, le combat intellectuel et idéologique contre le libre-échange a été perdu aux Etats-Unis, ou en France par d’excellents économistes comme Jacques Sapir et Jean-Luc Gréau, par moi aussi...
Mais à cause de la dégradation dramatique de la situation des classes populaires et des jeunes diplômés américains, ce combat a été gagné par surprise aux Etats-Unis, et au plus haut niveau, dans un second round électoral, par des populistes lucides contre un establishment aveugle.
Nous sommes en train de vivre un changement de cycle. La première puissance mondiale est en train de basculer. Une génération avait mis à bas, avec le néolibéralisme de Reagan, la société qu’avait instaurée l’Etat providence Rooseveltien ; une nouvelle génération d’Américains est en train de balayer le modèle des années 1980.

La question fondamentale n’est donc pas de savoir si c’est bien ou si c’est mal, mais de reconnaître que c’est en train de se passer ! Nous ne devons pas réfléchir en termes de morale mais de rapports de force. Les Etats-Unis sont redevenus autosuffi‐ sants sur le plan pétrolier, ils produisent un tiers des brevets dans le monde, et tous les jeunes rêvent d’aller y étudier.
Si les Américains veulent le protectionnisme, ils réussiront. « Yes they can ! ».
Quant aux Chinois, ils sont en excédent commercial face aux Américains, ils sont faibles technologiquement, ils sont en vieillissement accéléré, les plus dynamiques émigrent ; ils ont perdu d’avance.

FIGARO : Est-on en train de vivre la fin de la mondialisation ?

TODD : Pour répondre, il faudrait faire une distinction entre globalisation et mondialisation. La mondialisation, c’est internet, c’est l’accélération des communications partout dans le monde, c’est l’établissement de l’anglais comme langue universelle, c’est aussi l’accentuation des migrations internationales.
Car l’ensemble de la planète a été alphabétisé, et les masses du tiers-monde sont en mesure aujourd’hui de s’approprier le rêve occidental.
De la même manière que les paysans sont entrés au XIXe siècle dans l’exode rural quand ils ont eu les moyens intellectuels de rêver d’un monde meilleur.

Le concept de globalisation, lui, est restreint à la libre circulation des marchandises et du capital.
Nous vivons probablement la fin de la globalisation, mais non celle de la mondialisation.
Nos pauvres élites vont devoir arrêter de brailler sans réfléchir que « le protectionnisme, c’est le retour au dirigisme soviétique ».
Le protectionnisme, au sens où l’avait théorisé Friedrich List, n’est qu’une branche du libéralisme, mais qui admet l’existence de la nation.
List revendiquait une protection pour l’échange des marchandises, mais il était favorable à la libre circulation des hommes et du capital.
C’est cela, le protectionnisme efficace : on attire l’investissement et une immigration dynamique vers son propre marché intérieur.
Le libre-échange est une idéologie simpliste selon laquelle il suffit d’abaisser toutes les barrières pour que tout aille bien.
Le protectionnisme est pragmatique et nuancé, il en existe mille formes différentes.

D’ailleurs, c’est comme ça que Trump peut bousculer le système.
Face à lui, des idéologues vont réciter leur credo : « Notre libre-échange, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive... », et décréter l’excommunication de la première puissance mondiale... Trump, lui, exempte déjà plus ou moins une partie des pays des taxes sur les importations, au motif que ce sont des alliés. Et de la sorte, le Mexique, le Canada, le Royaume-Uni refuseront d’entrer dans une opposition frontale, de se joindre à un mythique axe libre-échangiste Berlin-Pékin. D’ailleurs, les Allemands ou les Chinois ne sont pas eux-mêmes libre-échangistes : ils sont mercantilistes, et pratiquent un protectionnisme discret en contractant leur demande intérieure. Donc en somme, on va rester mondialisés, l’anglais va continuer de se répandre, internet va étendre son empire ; mais on connaîtra des configurations géopolitiques nouvelles.
Déjà, internet a fortement solidifié l’anglosphère, rapproché les Britanniques et les Australiens des Etats-Unis.

FIGARO : Que va faire l’Europe ?

TODD: Quand j’imagine un dirigeant français autour d’une table de négociations, je pense de plus en plus au film génial de Francis Veber, Le Dîner de cons.
Ces mêmes technos qui ont si bien dompté l’Allemagne (82 millions d’habitants) nous proposent maintenant de mettre à genoux les Etats- Unis (325 millions).
Mais ils ne savent même pas, lorsqu’ils parlent de guerre commerciale, que s’il y a une zone dans le monde où l’intensité de cette guerre est maximale, c’est précisément la zone euro !

La contraction « austéritaire » de la demande couplée à l’impossibilité de jouer sur les taux de change y rend cette guerre plus intense encore qu’ailleurs ; la France est d’ailleurs en train de la perdre.
Nous perdons peu à peu notre industrie, notre capacité à construire des TGV, et tant d’autres choses...
Alors entendre dire que ce sont les Etats-Unis qui nous précipitent dans une guerre commerciale, cela n’a aucun sens !

Si la définition d’un espace protégé par les Américains nous conduisait à créer une zone de protection en Europe, j’applaudirais des deux mains : une hausse des salaires y redeviendrait possible et la demande globale augmenterait, relançant ainsi les échanges entre continents !
Mais l’Europe n’est pas, comme le monde anglo-américain, démocratique de tempérament.

Pour passer au protectionnisme, il faut accepter la légitimité du choix des gens ordinaires. Le passage au protectionnisme est une révolution sociale.
Pour comprendre cette conception économique, il ne faut pas seulement se demander si elle est bonne pour le PIB global ; il faut comprendre que le protectionnisme avantage les ouvriers, les techniciens, les ingénieurs, les gens ordinaires, les jeunes, diplômés ou non, les immigrés et leurs enfants.
Le protectionnisme est d’essence démocratique car il entraîne une chute des inégalités.
Le moulin à prières « protectionnisme = fermeture = racisme » n’est que l’arme de guerre idéologique de gens trop riches ou trop paresseux.

FIGARO : Les élections italiennes participent-elles de cette « réaction protectionniste » ?

TODD: C’est un atterrissage dans la réalité !
La tragi-comédie des establishments occidentaux, c’est cet étonnement désormais incessant devant tout ce qui se passe.
Comme si le monde ne cessait de nous surprendre et d’être inexplicable.
C’est là le signe d’un profond aveuglement idéologique, la fausse conscience du marxisme ! Si l’on accepte de regarder notre monde comme il est, avec ses taux de chômage, sa stagnation des salaires, le ralentissement des mobilités sociales et en fin de compte la fragmentation des sociétés, alors on ne peut que comprendre ces basculements électoraux un peu partout en Europe et dans le monde.
Les systèmes de représentation sont en train d’exploser.
L’emploi par un commentateur du mot « populiste » signifie le plus souvent : « Je n’ai rien compris mais je m’accroche à mon micro. »

Maintenant, c’est l’Italie mais hier, c’était la Catalogne.
On ne l’a pas assez dit : les Catalans n’ont pas voulu faire sécession simplement parce qu’ils sont plus riches mais parce que l’Espagne en tant que nation politique a cessé d’exister ! Madrid n’est plus que le relais des consignes de Bruxelles qui entretiennent chômage et émigration.
En Italie, la crise inclut un sentiment anti-allemand dans les élites culturelles et l’explosion du système politique pourrait y avoir des conséquences sérieuses pour l’Union européenne.

Mais en France aussi, le système de représentation politique vient d’exploser.
Nous voulions singer l’Allemagne mais nous sommes devenus italiens ou espagnols à notre insu.

FIGARO : L’élection de Macron n’est-elle pas, au contraire, un coup d’arrêt aux « populismes » ?

TODD : La crise française a sa spécificité car l’implantation du Front national a bloqué le jeu. Mais le vieux clivage droite/gauche a bel et bien disparu. Et je reste persuadé que Macron a été élu par défaut, et même qu’il a été élu grâce à la composante populiste de son programme : la suppression promise de la taxe d’habitation, notamment.
En tout cas, son élection ne signifie pas que la France n’est pas traversée par le même phénomène ! Et ça ne fait que commencer.
L’économie est atone, la société se fragmente et l’électorat est déstructuré, ce qui rend toute opposition difficile.
C’est dans ce genre de situation qu’on voit l’Etat prendre son envol et devenir un régime autoritaire !
Alors, quand le gouvernement veut légiférer sur l’information et retirer au Parlement le droit d’amendement... on a de quoi s’inquiéter !


FIGARO : La critique que vous faites du libre-échange est essentiellement économique : quid de la question de l’immigration ?


TODD : Comme je l’expliquais dans mon dernier livre, la démocratie, au départ, c’est un peuple particulier qui s’organise sur un territoire pour débattre dans une langue que tout le monde comprend.
Dans l’idée de démocratie, il y a l’idée d’appartenance territoriale et il y a toujours un élé‐ ment de xénophobie fondatrice.
Pourquoi refuser de voir l’histoire : Athènes, l’Amérique raciale, le nationalisme révolutionnaire français ? Il est donc tout à fait logique que le regain démocratique que l’on observe actuellement contienne une part de xénophobie.
Je vais tenter un aphorisme, en espérant un peu d’humour à sa réception : « Si beaucoup de xénophobie détruit la démocratie, un peu de xénophobie peut y ramener. »
La conscience de soi d’un peuple est un « mal nécessaire » pour établir un minimum de cohésion sociale et une capacité d’action collective.

J’ai toujours été un « immigrationniste » raisonnable. L’histoire de ma famille m’interdirait de penser autrement.
J’ai toujours pensé qu’une bonne dose d’immigration pouvait dynamiser la société.
Mais je ne pense pas que la vie démocratique soit possible sans l’existence pour la population d’un minimum de sécurité territoriale.

Je ne considère pas, à priori, le contrôle des flux migratoires comme illégitime.
Je n’aime pas la façon dont Trump s’exprime sur ces questions, mais pour moi il ne va pas de soi que tous les Mexicains ont un droit à s’installer aux Etats-Unis !
Et tous les Polonais ne peuvent pas s’installer au Royaume-Uni.
Et cela est valable également pour la France.

Lorsque j’ai écrit Qui est Charlie ? (Seuil), je me suis fait carboniser pour la défense des musulmans de France !
On ne me donnera donc pas de leçons d’universalisme.
Tous ces coups pris dans la gueule me permettent au moins de dire aujourd’hui que le contrôle des frontières peut être nécessaire.
J’affirme de plus que nier la légitimité de ce contrôle contient un élément antidémocratique implicite.
Les gens qui sont favorables à l’ouverture absolue de toutes les frontières se pensent de gauche, mais ils sont, selon moi, des anti-démocrates radicaux.
Aucun système de représentation démocratique n’est possible sans stabilité territoriale.
J’ai d’ailleurs senti bizarrement monter ces dernières années une exaspération de cette posture dans certains milieux culturels et sociaux minoritaires, au moment même où les populations occidentales manifestaient le désir légitime de préserver un minimum d’entre-soi.

Cette radicalisation n’est aucunement le signe d’un progrès, d’une plus grande ouverture à l’Autre ; j’y perçois en fait une dimension nihiliste.



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