Derrière le « Français de papier », le traître : Par Emmanuel Debono


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Derrière le « Français de papier », le traître : Par Emmanuel Debono

L’expression « Français de papier timbré » aurait été forgée par l’essayiste Albert Monniot (1862-1938), collaborateur du journal antisémite d’Édouard Drumont (1844-1917), La Libre Parole. Il y aurait dès lors fort à croire qu’elle ait servi à désigner les Juifs d’origine étrangère ayant obtenu la nationalité française à la suite d’une demande réglementaire établie sur papier timbré (timbre fiscal). L’expression est fortement péjorative, les milieux nationalistes ne pouvant accepter l’accession au rang de Français par simple voie administrative. Étrangers à la terre des ancêtres, au « sang français », à la culture et aux traditions du pays, les nouveaux naturalisés ne sauraient être considérés comme d’authentiques Français, notamment en raison de leurs intentions masquées.

L’extranéité et le germe de la trahison

Pendant la Première Guerre mondiale, le journal catholique La Croix, alors antisémite, utilise l’expression pour dénoncer les « manœuvres boches ». En juillet 1915, un rédacteur évoque ainsi la diffusion de tracts pacifistes dans les boîtes aux lettres de femmes dont les maris sont sur le front : « preuve que les propagandistes sont exactement renseignés et que les agences d’espionnage continuent de fonctionner avec le concours des Français de papier timbré. » (3 juillet 1915). Le philosophe d’origine hongroise, Victor Basch, futur président de la Ligue des Droits de l’Homme qui périra en janvier 1944 sous les balles de la Milice française, peut être décrit comme un « Français de papier », auquel le journal catholique propose « une bonne douche et un aller pour Budapest, sans retour. » (31 juillet 1917)

« Papierfranzosen »

L’expression est utilisée au lendemain de la Première Guerre mondiale, après le retour à la France de l’Alsace-Lorraine. La réintégration de ces régions rattachées au Reich allemand entre 1870 et 1918 suscite alors des inquiétudes : quelle loyauté attendre des Allemands qui y vivent ? Certains quittent ces territoires. D’autres se voient expulser par le gouvernement français, qui met en place des commissions à cet effet. D’autres, encore, souhaitent demeurer sur place. Au début des années 1920, ils sont plusieurs dizaines de milliers à demander la nationalité française en vertu des dispositions du Traité de Versailles : les Allemands qui résidaient en Alsace avant le 3 août 1914 et qui y ont habité sans interruption depuis le 11 novembre 1918 ont le droit de devenir des Français. Il en va de même des conjoints d’Alsaciennes.

Le journal de droite Le Gaulois évoque ces « Français de papier » (Papierfranzosen), « comme on les appelle malicieusement », de la manière suivante : « Il n’y aucun recours contre eux. Seraient-ils les pires adversaires de la France, s’ils veulent bénéficier de cette faveur, ils y ont droit. » (6 décembre 1921). Une fois la nationalité obtenue, ces Français le sont à part entière et ne sauraient être inquiétés à ce titre. L’auteur de l’article, Georges Bergner, tient finalement cette mesure pour un « mal nécessaire » : « On ne pouvait séparer des conjoints, diviser des familles, soulever des difficultés inévitables au sujet de la nationalité des enfants des mariages mixtes. »

En août 1922, dans un autre journal de la droite nationaliste, Le Journal, Geo London s’inquiète en ces termes de la propagande antifrançaise dans les départements recouvrés : « il y a les menées d’un certain nombre de ces étranges Français fabriqués automatiquement et en séries par le traité de Versailles (…). Sans doute parmi ces néo-Français s’en trouve-t-il qui sont devenus des citoyens loyaux et sages ; mais d’autres, nombreux, répétant à l’envie que ‘Nécessité fait loi’, ne se considèrent que comme des ‘Papierfranzosen’, des Français sur le papier, et proclament bien haut leur cœur resté allemand. » (5 août 1922) Le doute plane donc sur les nouveaux naturalisés dont certains cacheraient des intentions et des ambitions antinationales.

Porte ouverte au remplacement

Cinq ans plus tard, dans un contexte marqué par une inquiétante baisse de la natalité, une loi est votée qui facilite l’adoption de la nationalité française par les immigrés (loi du 10 août 1927). Quelques mois avant le vote, Le Figaro s’alarme : « Si l’on vide la France, en paix comme en guerre, de ce qui faisait la richesse de son sang, la solidité de son âme et la sève de son génie, c’est parce qu’on veut y planter autre chose. Cent mille naturalisés par an, promet le gouvernement d’union nationale. » (18 février 1927) On s’apprête alors, explique le quotidien, à fabriquer des milliers de « Français de papier timbré ». Le danger pour la France est immense : « l’étranger naturalisé devient un citoyen complet ; il a sur la terre de nos aïeux les mêmes droits que nous ; le naturalisé est un étranger que la police ne peut plus expulser ». Sur un ton prophétique et profondément xénophobe, le journal annonce que ces nouveaux résidents imposeront rapidement leur joug aux Français. L’invasion, qui prend la forme d’un changement de population – un remplacement en quelque sorte – est censée s’accompagner d’un phénomène préfigurant le « racisme inversé » : « Avant peu, les nouveaux Français apprendront à nos enfants que les deux millions de martyrs de la Grande Guerre étaient des xénophobes, et que la France, trop belle, est de droit la proie commune des Barbares. »

Fin 1938, L’Action française, organe du « nationalisme intégral », s’inscrit dans cette vision en rappelant le cri salutaire d’Édouard Drumont, « La France aux Français », et en dénonçant la trahison en cours : « La dépossession des Français de France par le Français de papier timbré se poursuit avec la complicité du gouvernement et de ses scribouillards patentés. » (22 décembre 1938)

La règle de la suspicion

La généalogie de l’expression pourrait être poursuivie pour les décennies suivantes. L’expression reste stable dans son acception. Elle coexiste avec d’autres qui servent à désigner, elles aussi, les nouveaux naturalisés, « Français d’alluvion » ou encore « Français de fraîche date ». Cette dernière expression ne semble pas compromettre une assimilation à terme, ce qui n’est pas le cas de « Français de papier », pour laquelle il faut néanmoins souligner des nuances d’usage, qu’illustrent les exemples précédents.

Pour certains, l’immigré naturalisé est, par définition et par nature, un « Français de papier ». Le temps ne fait rien à l’affaire. D’autres tendent à considérer qu’il se révèle « de papier » lorsqu’il se montre hostile à ce qui est défini, avec des contours excluants et fluctuants, comme l’« identité française ». Dans les deux cas toutefois, les origines immigrées constituent le péché originel. Elles peuvent, par exemple, servir d’argument massue pour disqualifier une pensée contradictoire et cultiver le doute sur la valeur, l’honnêteté, la fiabilité… de certains Français. Cette attitude, dont la source historique est clairement identifiable dans les milieux nationalistes, xénophobes et antisémites, est aussi infamante que stigmatisante. En faisant mine de répondre à un réflexe patriotique, elle ne fait qu’établir une détestable loi des suspects fondée sur les origines.



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