Jean Gadrey, Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire (Ed Les Petits Matins, 2011)


economie, croissance, ecologie, consommation
Jean Gadrey, Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire (Ed Les Petits Matins, 2011)

La croissance : un remède à tous les maux ! Telle est la doxa depuis des décennies. La solution pour réduire le chômage ? La croissance ! Régler le problème des retraites ? La croissance ! Idem pour la dette publique, les inégalités ou la faim dans le monde. Et la crise écologique ? Eh bien... la croissance - mais « verte » !

Ce livre défend une thèse opposée : la croissance n'est pas la solution, c'est un problème. Elle est aujourd'hui devenue un facteur de crise, une menace pour la planète et un obstacle au progrès. L'homme qui affirme cela n'est pas un aimable farfelu, mais un économiste des plus sérieux. Il ne prône pas l'austérité punitive mais une société qui privilégie le « mieux être » sur le « plus avoir ». Et souligne que l'équation croissance = emploi est désormais caduque, démontrant, a contrario, qu'une baisse de productivité peut résorber le chômage par la création d'emplois de la « durabilité ».

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Dans Adieu à la croissance, la proposition que fait Jean Gadrey consiste à faire l’inventaire à la fois d’un des problèmes les plus prégnants de notre époque, ainsi que des remèdes qui permettent ou permettraient d’y pallier. C’est une démarche intéressante par son ampleur et le vaste « aperçu hélicoptère » que Gadrey développe autour de la question de la croissance économique. Il ne s’agit pas de repartir dans des interrogations sans fin sur le bien-fondé, ou non, des politiques économiques de croissance quantitative, ni de tomber dans le « solutionnisme » béat, à grands coups de « y’a qu’à ». Au contraire, il s’agit d’établir un constat ferme et, surtout, des alternatives concrètes. Ainsi, le questionnement proposé est profondément actuel, comme en témoigne la préface de la nouvelle édition, où Gadrey réalise ce tour de force de formuler une série de questions très percutantes aux candidats à l’élection présidentielle, dont on serait excessivement curieux qu’un journaliste politique se décide à les leur poser sans fard, dans le blanc des yeux.

Tout au long de l’ouvrage, Gadrey déploie un exposé systématique et rigoureux, abondamment illustré, qui articule les limites du modèle actuel de croissance économique aux solutions qui devront nécessairement lui succéder. Dans une première partie (pp. 29-74), il aborde et récapitule les éléments, bien connus par ailleurs, qui conduisent au diagnostic général suivant, sans appel : la poursuite de la croissance est devenue un problème bien plus qu’une solution, et cause bien plus de problèmes qu’elle n’en résout. La seconde partie (pp. 77-124) est assez originale en ce sens que Gadrey y aborde et y documente la plus-value d’une société post-croissance, dans les termes actuels du débat public, c’est-à-dire essentiellement en matière de création d’emplois. Tenant à se démarquer de certains courants décroissants, Gardey soutient qu’il faut rendre des formes de décroissance désirable, et que cela passe par des emplois de qualité et une revalorisation de savoir-faire conviviaux et innovants, qui peuvent apporter la satisfaction et la reconnaissance du travail bien fait. Les gisements d’emplois sont considérables dans une bonne partie des secteurs d’activité économiques, dont Gadrey dresse un tableau exhaustif (pp. 115-117). Dans cette partie comme à d’autres endroits dans l’ouvrage, on retrouve cette idée centrale de sélectivité, salutaire pour le succès des idées « a-croissantes » ; que doivent croître certains biens et services, pourvoyeurs de bien-être et d’épanouissement, parallèlement à la décroissance d’autres activités excessivement productivistes. Toute croissance ou décroissance n’est donc pas bonne à prendre dans l’absolu.

Il faut souligner, dans ces parties, l’attention portée aux termes et l’accompagnement du lecteur, qui se voit guidé dans les méandres des indicateurs que sont la « croissance économique » et le « produit intérieur brut », mécanos compliqués dont Gadrey démonte efficacement les rouages, de manière toujours très lisible pour le non-initié. Ainsi, par exemple, du calcul de la « productivité ». Qu’est-ce qu’un travailleur productif ? Quand un État est-il productif ? Ces questions reviennent sans cesse dans le débat public et font régulièrement l’objet de chiffrages divers. On reste stupéfait, à la lecture de l’encadré (pp. 88-89), qui explique l’amateurisme – c’est le mot qui vient spontanément en tête – avec lequel est calculée ou mesurée une notion si prégnante dans les querelles actuelles, sur fond de crise économique.

Les troisième et quatrième parties, plus ténues en volume (pp. 129-154 et 157-186) se permettent alors de reposer la question de la croissance dans un cadre plus large, plus utopiste sans doute, et à la fois dans des formulations qu’impose l’ampleur des crises actuelles. Là où, dans les écrits sur la décroissance, ce type d’interventions peut parfois sembler relever du fantasme ou, à tout le moins, entretenir une certaine « déconnexion » avec la réalité, Gadrey démontre son souci constant de coller aux réalités institutionnelles existantes, de localiser les alternatives possibles au travers des structures en place, de prendre acquis de ce qui, déjà, fonctionne, plutôt que de réinventer sans fin la grande roue de la machine à utopies.

Ce côté pragmatique, presque terre-à-terre, très marqué en tous cas par les réalités de terrain, est une constante de l’ouvrage de Gadrey, qui donne à voir l’état des critiques, des possibilités et des alternatives à la croissance économique. D’un côté, on pourrait lui en faire le reproche, l’ouvrage ne brillant pas nécessairement par ses qualités littéraires hors-norme ni par un style foudroyant. Ce serait toutefois, dans le cas d’espèce, un mauvais procès, tant l’exposé y perdrait sans doute en didactique et en clarté – ce qui sont sans doute ses principales vertus. Non content de proposer une somme théorique sur les vertus d’une politique « a-croissanciste », Gadrey fait de son ouvrage un véritable manuel, un incitant à l’action pratique et concrète, à destination de celui qui veut se familiariser avec les notions de croissance et de décroissance, peser le pour et le contre, et fonder une action de terrain sur un ensemble d’arguments concrets et solidement étayés. À commencer par la possibilité d’une telle action, d’un projet de société alternatif, que Gadrey s’emploie à démontrer avec soin ; « La convergence est possible, écrit-il, du local à l’international, pour sortir d’une crise systémique qui sera probablement longue, entre les mille réseaux de la société civile, les mille initiatives de l’ESS [économie sociale et solidaire], les valeurs de service public, de biens communs, de gratuité et de réciprocité, et des institutions et partis politiques ouverts à ces acteurs et à ces valeurs » (p. 180).



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